Pauvre Perle
 
 
 Nikolaï Argounov (1771-1829), Portrait de Praskovïa Zhemchougova-Sheremetïeva, 1803
 
 
On chantera, ou on ne chantera pas. C'est de cette façon qu'on classait les serfs russes, et cela en utilisant la langue française. Si tu étais un chantera, c'est à dire, si tu savais chanter, tu avais de la chance. Il y avait aussi des serfs qui étaient architectes, musiciens ou peintres. Eux aussi avaient de la chance, beaucoup plus que ceux sans aucune qualité artistique, mais pas autant que les chanteurs et chanteuses. (Il se peut que le mot russe shantera n'ait pas une origine française, mais plutôt tchèque. La première explication est pourtant trop belle pour ne pas y croire.)            
La noblesse se sentait beaucoup trop noble pour s'occuper de l'artisanat et se salir les mains. Aujourd'hui ce sont les chanteurs et les acteurs, et leur descendance, qui se comportent en noblesse moderne, tandis qu'un shantrapa russe est devenu un incapable, voire de la racaille. Parfois les choses changent avec le temps.       
 
La dame sur ce tableau fut une shantera célèbre. Elle porte le vieux prénom russe de Praskovïa, et est née en 1768. Son père était un serf et forgeron, qui s'appelait officiellement Ivan Kouznetsov (Jean Forgeron), mais que tout le monde appelait Ivan Gorbounov (Jean Bossu). Praskovïa deviendra célèbre sous son nom d'artiste Zhemchougova. Son maître avait décidé d'appeler tous ses serves-chanteuses par des noms des pierres précieuses; zhemchoug veut dire perle.            
Ce maitre était le comte Piotr Sheremetïev. Les Sheremetïev appartenaient aux plus riches. Ils possédaient 800.000 hectares de terre, plusieurs palais à Moscou et Saint Petersburg, des domaines en 17 provinces différentes, et environ 300 000 serfs. La majorité de la noblesse n'en possédait qu'une soixantaine; 1,5% des nobles en avait plus de mille... Chez les Sheremetïev 1.500 serfs travaillaient uniquement dans l'administration de leurs nombreux domaines, des milliers d'autres sur leurs terres.           
 
Son entourage comprit vite que la petite Praskovïa avait du talent. Elle suivit donc une formation solide, avec des cours de chant, de théâtre et de danse. Elle joua la harpe et le clavecin et parla outre le russe - à cette époque la langue du peuple - , également l'italien et le français. Elle fit ses débuts à l'âge d'onze ans au théâtre de Kouskovo, une des propriétés des Sheremetïev près de Moscou. Quelques mois plus tard elle joua son première rôle principal.  Praskovïa connut ses plus grands succès au théâtre d'Ostankino, une autre propriété moscovite des Sheremetïev. Piotr et son fils unique (du moins officiellement) Nicolaï, y firent construire un théâtre très moderne.            
Nicolaï tomba follement amoureux de Praskovïa. Il faut dire que ça lui arrivait régulièrement, de tomber amoureux des serves, mais avec Praskovïa, c'était différent. Nikolaï avait 20 ans de plus et n'était pas d'une grande beauté, mais, comme il écrivit beaucoup plus tard dans ses mémoires, ils partageaient leur passion pour la musique. Vers 1790 ils partagent également le lit. Se marier était hors question: cela ne se faisait pas avec une serve. Naturellement, on jasait sur cette 'fiancée paysanne' de Nicolaï qui, de plus, était  le célibataire le plus coté de son époque. En 1801 celui-ci décida donc enfin de libérer Praskovïa, et avec elle toute sa famille. Quelques mois plus tard ils se marièrent en secret.  
 
Ce furent les années des opéras sentimentaux, où des jeunes paysannes pauvres se marièrent avec des garçons de familles nobles, qui suivirent enfin leur cœur au lieu de leur position sociale. Praskovïa joua plus d'une fois le rôle d'une telle fille. Dans la littérature russe, qui fit ces timides débuts vers la deuxième moitié du 18ième siècle, le roman sentimentaliste Bednaïa Liza (Pauvre Liza, 1792) de Nikolaï Karamzine fut extrêmement populaire. Il raconte l'histoire de la pauvre (mais pure!) paysanne Liza, qui tombe amoureuse d'un jeune noble qui se marie finalement (vu qu'il se ruine au jeu) à une riche héritière. Liza se noie ensuite dans un étang. Cet étang réel dans une histoire de fiction devint un lieu de pèlerinage pour les âmes sensibles. Dans la vraie vie cependant, ce genre de relation était mal vu. Le silence s'installe aux palais des Sheremetïev: leurs connaissances nobles préfèrent ne pas y aller. Praskovïa ne chante plus.                 
 
Le portrait date de 1803; Praskovïa est près de son terme. En février 1803 elle accoucha de son unique enfant, Dmitri. Trois semaines plus tard elle mourut en couches. Juste quelques amis très proches l'accompagnent pour son dernière voyage au caveau familial des Sheremetïev. Le théâtre d'Ostankino dépérit, tout comme Nikolaï.  Les dernières années de sa vie il s'occupe uniquement des bons œuvres. Il meurt en 1809.
 
Le portrait est peint par Nikolaï Argounov (1771 - 1829), lui aussi serf, issu d'une famille de serfs artistiques. Son oncle Fïodor fut architecte, son père Ivan portraitiste, et ses frères Pavel et Yakov furent respectivement architecte et portraitiste. Ivan Argounov (1792-1802), le père de Nikolaï, était très célèbre et recherché, il a même peint un portrait de Catherine la Grande et ce fut un énorme honneur. Mais, célèbre ou pas, les serfs restaient des serfs. Leurs vies étaient meilleures que celles de leurs collègues moins talentueux  - leurs maisons plus grandes, leurs repas plus somptueux - mais ils restaient la propriété de leur maitre, qui pouvait les gratifier ou punir comme bon lui semblait. Les châtiments corporels n'étaient pas inhabituels. Nikolaï Argounov eut de la chance: selon les derniers volontés de Nikolaï Sheremetïev il fut libéré en 1809. En 1818 il devint membre de l'académie royale des beaux arts, et y devint le premier ancien serf.  
 
 

Vasili Tropinine (1776-1857), portrait de l'écrivain Nikolaï Karamzine, 1818

Tropinine était également un serf-peintre. Libéré par son maitre à l'âge de 47 ans, il devint membre de l'académie royale des beaux arts en 1824. Il peint plus de 3000 portraits, des gens nobles, mais aussi des gens simples comme sa propre famille. Depuis 1969 un musée est dédié à Tropinine et ses contemporains à Moscou.Nikolaï Karamzine (1766-1826) n'écrit pas seulement l'histoire de la pauvre Liza, mais également l'Histoire de l'Etat russe. A sa mort il était au tome 11, sur les Temps des Troubles, c'est à dire au 17ième siècle.